Le rire est un réflexe universel. Il traverse les cultures, désamorce les tensions et crée des ponts entre les gens. Parfois, même dans les moments les plus difficiles, il surgit comme une bouffée d’air. Lorsqu’on parle de santé mentale, le rire peut devenir un véritable outil pour apporter un peu de lumière là où tout semble sombre. Cela dit, tout ne se vaut pas. Oui, on peut rire mais pas au détriment de celles et ceux qui souffrent. Il y a une vraie différence entre rire avec et rire contre. Alors, comment trouver le bon ton ? Où s’arrête l’humour qui fait du bien, et où commence celui qui blesse ? C’est ce qu’on va essayer de démêler ici.
Quand l’humour nous relie
Parler de santé mentale, ce n’est jamais simple. Parfois, les mots manquent, et d’autres fois, on n’a tout simplement pas la force. Certains jours, tout expliquer ou mettre des mots sur ce qu’on ressent, c’est trop. C’est justement là que l’humour peut faire une entrée salutaire.
Il y a une vraie puissance dans le fait de pouvoir rire de soi. Pas pour se rabaisser, ni pour nier sa douleur, mais pour prendre du recul, désamorcer un moment difficile… ou juste ramener un peu de légèreté.
Prenons l’exemple de quelqu’un qui vit avec des TOC et plaisante en disant : « J’ai vérifié la porte huit fois ce soir, donc elle est définitivement bien fermée. » Ce n’est pas de l’auto-dérision pour faire rire les autres à ses dépens. C’est une manière de souffler. De faire avec ce qu’il vit. Et souvent, ce type de blague touche celles et ceux qui traversent les mêmes réalités. On se reconnaît, on se sent moins seul(e).
Beaucoup de personnes vivant avec l’anxiété, la dépression, les troubles bipolaires ou autres enjeux de santé mentale utilisent l’humour comme un réflexe de survie. C’est le cas de Maude Landry, comédienne québécoise, dans son spectacle Involution. Elle y aborde l’insomnie, la peur de vieillir, l’estime de soi, les spaghettis… et même les vampires. Des thèmes en apparence décousus, mais qui, dans sa logique bien à elle, finissent par se rejoindre. Le fil conducteur ? L’introspection, les troubles obsessionnels, la personnalité limite, l’angoisse. « Plusieurs de mes idées de numéros viennent de mes inquiétudes. Je transforme simplement mes angoisses en rigolade », explique-t-elle. C’est à la fois drôle et profondément humain.
L’humour qui soigne (vraiment)
Le rire ne fait pas disparaître la douleur, mais il l’allège, ne serait-ce qu’un instant. Et ce n’est pas qu’une impression. Une étude menée par Bennett et ses collègues en 2010 a montré que le rire peut réellement faire baisser les niveaux de cortisol (l’hormone du stress), renforcer le système immunitaire, et améliorer la qualité de vie chez les personnes en souffrance psychologique. Plus récemment, une revue publiée en 2022 par Shao et al. a démontré qu’après une thérapie par l’humour administrée à des personnes âgées, celles-ci montraient moins d’anxiété, moins de symptômes dépressifs, et un bien-être accru.
Pour ma part, le rire m’a aidé à traverser plusieurs moments difficiles. Il m’a offert un peu de répit quand mes émotions devenaient trop lourdes à porter. Cependant, avec le temps, j’ai aussi compris qu’un recours systématique à l’humour peut devenir une manière d’éviter les vraies conversations ou de cacher ce qu’on ressent vraiment. Dans mon cas, il m’est arrivé d’utiliser l’humour pour masquer un mal-être plus profond, sans toujours en avoir conscience.
Le rire peut donc être salvateur, mais il peut aussi devenir un masque, une manière de fuir ou de se protéger. Et parfois, il dérape.
Là où ça dérape : quand l’humour blesse
Évidemment, tout le monde n’a pas ce rapport apaisé au rire. Certaines blagues sur la santé mentale sont tout sauf bienveillantes.
On les entend encore trop souvent :
« Il est complètement schizo », « T’es bipolaire ou quoi ? », « Elle fait sa dépressive. »
Ces phrases, balancées à la légère, font plus de mal qu’on ne le croit.
Ce type d’humour réduit une personne à son trouble, banalise sa souffrance, et surtout, envoie le message que ces sujets ne méritent pas d’être pris au sérieux. C’est exactement ce qui empêche tant de gens de parler, de demander de l’aide, ou de se sentir légitimes dans ce qu’ils vivent.
Ce n’est pas une question de « ne plus rien pouvoir dire ». C’est une question d’empathie. Est-ce que cette blague construit ou est-ce qu’elle écrase ? Est-ce qu’elle crée du lien ou est-ce qu’elle isole ?
Souvent, le rire peut ouvrir une porte. Encore faut-il veiller à ce qu’elle ne claque pas au nez de quelqu’un.
L’humour, avec précaution
On dit que l’humour, c’est une question de timing. Cependant, quand il entre dans le champ de la santé mentale, c’est aussi une question de justesse. Un mot à côté, un rire mal placé, et ce qui aurait pu faire du bien peut vite devenir blessant. Pourtant, parfois, une blague bien sentie, un sourire complice, ça peut tout changer. Ça peut alléger, rapprocher et faire respirer. Ce texte n’est pas un mode d’emploi du rire « approprié », mais une exploration sincère d’un équilibre délicat entre légèreté, respect et humanité.
Un recours systématique à l’humour pour éviter les conversations sérieuses ou pour cacher ses émotions peut traduire un malaise profond. C’est parfois une façon d’éviter le contact émotionnel ou de masquer une dépression.
Trouver l’équilibre
La clé est de trouver l’équilibre entre information et divertissement. L’infodivertissement – facile à dire, difficile à réussir. On a beau expliquer que le rire est le meilleur remède et citer une pléthore d’études scientifiques, insuffler de l’humour tout en transmettant des renseignements de façon responsable à un public qui comprend souvent des personnes à risque n’est pas chose aisée.
Parler de santé mentale peut être amusant, mais ce sujet peut également être triste, épeurant et compliqué. Pour les promoteurs, les annonceurs et les publics, le juste équilibre est non seulement essentiel, il peut aussi changer des vies.
Références :
1. https://www.participaction.com/fr/blogue/sante-mentale/le-rire-est-le-meilleur-des-remedes/
2.https://commissionsantementale.ca/vecteur/cest-drole-la-sante-mentale/
3.https://www.erudit.org/fr/revues/smq/2017-v42-n1-smq03101/1040263ar/
4.https://www.7jours.ca/2024/01/27/des-humoristes-souvrent-sur-leurs-problemes-de-sante-mentale-dans-ce-nouveau-documentaire
5.https://enclasse.telequebec.tv/contenu/Rire-et-sante-mentale/2854
6.https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1744388122000202
7. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1093/ecam/nep106
8.https://spec.qc.ca/nouvelles/maude-landry-transforme-ses-angoisses-en-rigolade#:~:text=%C2%AB%20Plusieurs%20de%20mes%20id%C3%A9es%20de,ce%20qui%20explique%20sa%20d%C3%A9marche.